L’argent, l’amour, les ennemis |
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| Vendredi, 20 Novembre 2009 20:37 | ||||||||||||||||||||||||||||||||
L’argent, l’amour, les ennemisUne ethnographie des manele à Bucarest au début du XXIe siècleDurant l'année 2009-2010, grâce à une bourse post-doctorale du New Europe College de Bucarest, j'étudie les manele. Les manele forment un genre musical très populaire, qui a suscité de vifs débats en Roumanie durant les 20 dernières années. Sur le plan musical, elles peuvent être caractérisées par leur rythme syncopé, en général une variante de :
Elles sont exécutées par un chanteur et/ou un instrumentiste solistes. Les auditeurs dansent parfois, et dans ce cas de manière individuelle (non en couples ou en chaînes, comme pour d’autres danses répandues à travers le pays).
Un exemple de manea (chantée par Cristi Nucă dans un mariage à côté de Iaşi) :
Les origines des manele sont obscures. Certains y ont vu un phénomène nouveau, lié aux synthétiseurs, aux discothèques et à une influence culturelle « orientale ». D’autres en trouvent au contraire des prémices dans les archives de folklore, et pensent qu’il s’agit d’un vieux genre balkanique, qui connaîtrait actuellement un regain d’intérêt. Que ce soit par leur nouveauté ou simplement leur popularité récente, les manele ont en tout cas entraîné des reconfigurations dans la pratique des musiciens professionnels populaires, qu’on appelle les lăutari. J’ai pu m’en rendre compte lors de mes recherches de terrain, notamment en Olténie et en Moldavie (cf. notamment Fabricants d'émotion). Par cette enquête, je propose de répondre à trois questions. Qu’est-ce qu’un «manéliste» ?Le mot manelist peut référer aussi bien à l’amateur qu’au chanteur de manele. C’est au second sens qu’il nous intéresse pour le moment. Les chanteurs de manele sont réputés tsiganes, et se recrutent habituellement parmi les lăutari. La plupart restent disponibles pour animer des mariages, des baptêmes, des fêtes de saint-patron, autant d’occasions de jeu typiques des lăutari traditionnels. Ces derniers chantent eux aussi des manele, avec une créativité qui n’a rien à envier à celle des « manélistes » reconnus. Mais il semble que la notion même de manea (du moins au sens contemporain du terme) inclut un certain modèle de création et de diffusion médiatique. Les « manélistes » passent nécessairement à la télévision : dans les programmes des chaînes hertziennes pour ceux qui le peuvent, dans ceux de la chaîne cablée Taraful pour les autres. Ils publient des disques et des cassettes contenant uniquement des manele, qui se vendent en général sur les marchés, et se répercutent ensuite dans les bars, les discothèques et les autocars long-courrier. En dehors de ce circuit, on a beau chanter des manele, on n’en est pas « manéliste » pour autant. Comment devient-on manéliste ? Quelles sont les équipes qui portent discrètement les chanteurs médiatiques ? Qui écrit les textes, les musiques, les arrangements ? Ceci nous mène directement à la question suivante. Qui finance ?Il y a quelques années courait un bruit selon lequel les principaux mécènes des «manélistes» étaient de nouveaux riches : ils se recrutaient parmi ces «rusés» (şmecheri) qui avaient acquis, disait-on, dans les troubles de l’après-89 des fortunes fabuleuses. Les dédicaces sur certains albums de manele entretenaient cette idée. Au début d’une de ses cassettes, sortie à la fin des années 1990, Nicolae Guţă annonce par exemple (sur fond de violons synthétiques) : «De la part de Vénus et de Titi, pour leurs chers enfants. Ils ont donné mille marks.» (Din partea lui Venus şi lui Titi pentru scumpii lor copii. Au dat o mie de mărci.) Il n’est sans doute pas besoin d’avoir fréquenté les lăutari pour savoir que de telles annonces sont invérifiables (et ce même lorsqu’on connaît personnellement Vénus et Titi). Au besoin, l’expérience le confirme : dans la panoplie de procédés permettant de pousser les convives d’un mariage à donner des bakchichs (bacşiş, şpagă) aux musiciens, la manipulation des «dédicaces» (dedicaţii) est particulièrement efficace1. Il se pourrait que les «sponsors» des chanteurs de manele inscrivent leur mécénat dans la même logique que les « pourboires » donnés traditionnellement aux lăutari. Dans ce cas, les manele constitueraient un hybride intéressant entre deux systèmes économiques : l’un basé sur l’enregistrement comme marchandise, l’autre sur les rapports inter-personnels et les services rendus. Quoi qu’il en soit, dans les fêtes de mariage, les manele se sont très vite affirmées comme un genre de prédilection pour la dédicace. Leurs paroles sont parfois très incitatives. Voici par exemple celles de l'extrait présenté ci-dessus.
Lorsque j’évoquai cette chanson avec Felix, un ami lăutar de Bucarest, il sourit d’un air pensif : « ah oui, qu’est-ce qu’on en a gagné, de l’argent, avec cette mélodie ! » Quels sont les modèles économiques des manélistes ? Emploient-ils les enregistrements comme de réelles sources de revenus ou plutôt comme des échantillons publicitaires, qui leur rapportent des contrats (concerts, mariages, etc.) ? Quels sont leurs rapports économiques avec les médias de masse ? Les disques et cassettes sont-ils soumis plutôt aux lois du marché ou à celles du mécénat ? Qui apprécie ?Un autre bruit tenace est que les manele seraient la musique préférée des Tsiganes. Une telle affirmation est difficile à vérifier sur le terrain. Les lăutari (tsiganes ou non), qui connaissent bien leurs auditeurs, ne sont souvent pas de cet avis2. De toute façon, même si la minorité Tsigane s’identifiait massivement à cette musique, il faudrait encore y ajouter une frange importante de la majorité Roumaine pour rendre compte de l’importance du phénomène de mode que représentent les manele. Il n’est guère douteux en revanche que les manele évoquent une forme d’exotisme oriental et de sensualité, qui se moule plutôt bien dans un stéréotype classique de la tsiganité. Le fait que la domination (économique, voire sexuelle dans certaines chansons) soit venue rejoindre ces clichés est peut-être plus surprenant. Jusque là, les histoires de Tsiganes victorieux étaient plutôt rares dans le folklore roumain. S’agit-il là d’un tournant dans l’imaginaire populaire ? Comment l’interpréter ? Quels sont les enjeux politiques qui traversent ce genre musical ? L’étude dont je viens d’esquisser les grandes lignes implique de s’intéresser aux circuits économiques et médiatiques dans lesquels les manele sont produites, aux parcours et aux récits de vie des musiciens, ainsi qu’à la construction de l’imaginaire ethnique de la nouvelle Europe. Le point focal de cette recherche reste la musique. Mon hypothèse est que par sa nature, ce média favorise la mise en actes et l'« incorporation » (embodiment), de certaines représentations liées au pouvoir personnel et au triomphe dans une société néo-libérale. |
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