svictor.net

Victor A. Stoichiţă

Bienvenue ! Divers et particuliers Cerveaux non-humains et cannevas artistiques

Cerveaux non-humains et cannevas artistiques

Imprimer
Dimanche, 19 Août 2007 03:01
L'ordinateur c'est la réalisation d'un rêve, ou presque, car l'ordinateur est plus un avenir qu'un passé, mais un avenir que l'on peut deviner éblouissant.
C'est la réalisation d'un rêve, comme l'avion, le téléphone ou la télévision, mais inachevé comme eux: l'avion ne va pas à domicile, le téléphone ne transmet que la voix et la télévision n'a pas encore le relief (et pas toujours la couleur). L'ordinateur, c'est le rêve du robot, de l'esclave mécanique. Et non seulement «musclé», mais «intelligent»: la machine qui peut prolonger et aider, sinon remplacer, le cerveau de l'homme. La machine qui peut agir seule: l'automate1.

À l'époque où ce texte fut publié, il y avait à peine 4000 ordinateurs en France et un peu plus de 100000 dans le monde. C'étaient de grosses machines et elles étaient destinées principalement au calcul et à la robotique. Plusieurs traits fondamentaux de ce que nous appelons aujourd'hui un ordinateur en étaient absents: leurs interfaces graphiques ne pouvaient par exemple afficher, le plus souvent, que du texte (donc pas de souris, pas de logiciels «point and click», etc.).

Aujourd'hui, alors que le mot «ordinateur» évoque avant tout l'ordinateur personnel (le Personal Computer, ou PC pour les intimes), conçoit-on ces machines comme des «esclaves mécaniques intelligents»? Parmi les millions d'utilisateurs qui font appel quotidiennement à l'informatique pour, par exemple, rédiger une lettre et l'imprimer, écouter de la musique, trier des photos ou se distraire en tuant des ennemis virtuels, qui traite les ordinateurs en robots? Sans doute y voyons nous parfois des automates, au sens employé par les auteurs: «machine qui peut agir seule». Mais nous les substituons moins aux cerveaux humains qu'à d'autres outils et techniques. Le traitement de texte remplace la machine à écrire, les lecteurs multimédias remplacent les cassétophones, CDs, les magnétoscopes...Et si dans un jeu comme les échecs, l'ordinateur peut faire figure de cerveau «qui pense», son utilisation dans les jeux vidéo (simulation de courses automobiles, de combats, de missions de guérilla, de constructions de cités) lui donne fréquemment une autre dimension. Sa caractérisation principale n'est plus d'être un «cerveau non-humain», mais une réalité infiniment aménageable, et éventuellement efficace. En fait, entre l'aménagement esthétique et l'efficacité technique, la frontière est plutôt mince.

Les fonds d'écran, styles d'affichge, thèmes de couleurs et de sons, sont autant d'éléments dont l'importance dénote un ressort fondamental de l'utilisation des ordinateurs: sur un socle technologique commun, ce qu'ils renvoient aux utilisateurs peut être modelé et personnalisé de manière (presque) individuelle. L'apparence et le comportement d'un Windows sur un PC peut ainsi changer de manière radicale, selon les choix de l'utilisateur2. Dans le monde Linux — où les utilisateurs sont plutôt des «power users», prêts à passer encore plus de temps que la moyenne pour comprendre et contrôler leur ordinateur dans ses moindres détails — l'apparence fait l'objet d'un nombre significatif de contributions et de forums de discussion.

Le niveau le plus évident est celui de l'artwork: ensemble de couleurs, boutons, textures, dont les utilisateurs peuvent habiller leurs programmes. Ces ensembles peuvent être groupés en paquets cohérents (dont les couleurs et formes «vont bien ensemble»), qu'on appelle des skins («peaux»). Il y a aussi les fonds et économiseurs d'écran, les gadgets qui placent la barre de défilement à gauche et non à droite...En adoptant le nom «fenêtres» (plutôt que «cerveaux» ), le système d'exploitation de Microsoft se présentait, d'emblée, comme l'ouverture familière sur un monde, plutôt que comme un alter-ego numérique.

Il faut être un peu informaticien pour contribuer au développement des logiciels proprement dits. N'importe quel artiste peut en revanche épancher sa générosité dans l'artwork. Dans le monde Linux surtout, les forums pullulent d'eye candies: «bonbons pour les yeux», dont les créateurs sont généralement des utilisateurs comme les autres. Et inversement, les discussions sur ces forums montrent un grand nombre d'utilisateurs prêts à consacrer une part importante de leur temps à choisir, parmi la multitude de propositions, la couleur la plus seyante pour leurs barres de défilement. Les principaux gestionnaires de fenêtres Linux comportent d'ailleurs un accès très simple à la capture d'écran (prendre une «photo» de ce qu'on voit à l'écran). Les utilisateurs l'emploient souvent pour envoyer des photos de leur joli bureau, sur les forums qui traitent d'esthétique logicielle.

 
Quelques images du September 2008 Desktop Screenshot Thread sur le forum Ubuntu.

 

En fait, entre cette «apparence» et le fonctionnement «profond» de l'ordinateur, la transition est continue. Ce qui nous amène à relativiser une distinction, certes commode par ailleurs.

[Expliquer l'autonomie des divers composants: noyau, serveur graphique, gestionaire de fenêtres, navigateur de fichiers, autres logiciels, thèmes...]

En résumé, configurer l'«apparence» et configurer le « fonctionnement» sont des procédés largement similaires, et le glissement de l'un à l'autre est imperceptible. Quelle différence y a-t-il alors entre la «configuration» et l'«utilisation» proprement dite d'un ordinateur?

  1. Dans les années 1970, un ordinateur était essentiellement un « cerveau non-humain».
  2. On en parla ensuite comme d'une «nouvelle technologie»: ensemble d'outils se substituant ou complétant des outils préexistants.
  3. On évoqua aussi la «réalité virtuelle»: ce monde plausible mais pas «vraiment vrai», qui pouvait s'avérer aussi élégant qu'abrutissant.
La dernière décennie a vu croître l'importance d'une couche esthétique, visuelle et sonore, que les utilisateurs peuvent paramétrer eux-mêmes. La tendance est générale et rejoint, par exemple, celle de l'industrie du téléphone portable (sonneries personnalisées, façades remplaçables, etc.). Mais en informatique, la frontière entre l'apparence et le programme «proprement dit» est moins claire que sur un téléphone. Ordinateur et téléphone sont en principe des «outils» mais si on voit clairement à quoi sert le second, l'esprit se perd aisément dans la diversité d'usages auxquels le premier peut être destiné. La configuration de l'apparence — qui devient facilement celle du fonctionnement interne de la machine — peut alors être vue comme un «no man's land» fonctionnel, où se développent des choix esthétiques aussi beaux que profondément inutiles. S'il peut servir d'outil de production artistique (graphisme, maquettes, animation, etc.), l'ordinateur est aussi devenu, lui-même, un canevas.

 


Notes

... l'automate1
J.C QUINIOU, J.-M. FONT, G. VERROUST, J-M PHILIPPE, C. MARENCO (avec la participation de P. ANTONIOTTI, J.-L. DELIGNY et J. FONTLUPT, BOBY LAPOINTE [!], C. VIé, P. VERRIER, de l'U.G.I.C.T. et d'un groupe de spécialistes de l'éducation nationale.), Les cerveaux non humains, Paris: Le Point de la Question (S.G.P.P.), 1970: p. 17.
... l'utilisateur2
Par apparence, j'entends l'ensemble des traits du fonctionnement d'un ordinateur qui n'affectent pas ses tâches principales. Par exemple, le fait qu'on clique une ou deux fois pour ouvrir un fichier, que les fenêtres comportent des boutons de contrôle à droite ou à gauche, qu'elles soient roses, grises ou bleues, que les messages d'erreur soient en anglais ou en ourdou, qu'ils s'accompagnent d'un son ou d'un autre...
 

Menu