Les pantoufles de Cendrillon |
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| Mardi, 14 Août 2007 20:40 |
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Essai, autour de la controverse sur la matière des souliers de Cendrillon. En vair pour certains, en verre pour d'autres... Comment se dispute-t-on sur les habits des êtres imaginaires?
«Approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu'elle y entrait sans peine & qu'elle lui était juste comme de cire» . Gravure de Gustave Doré, Les contes de Perrault, Paris: Hetzel, 1867.
Le mystère des pantoufles de Cendrillon: une homonymie impensable
Le problèmeIl s'agit de savoir si les pantoufles de Cendrillon étaient en verre ou en vair. Pour mémoire, le vair est, en français contemporain, la fourrure d'un petit écureuil de Sibérie ou de Russie. Le verre est, quant à lui, un matériau silicieux et transparent, bien connu des habitués de comptoir. C'est dans cette matière que furent fabriquées les premières pantoufles de Cendrillon: en 1697, C. Perrault intitule son conte Cendrillon ou la petite pantoufle de verre, posant ainsi les fondements de ce qui allait devenir un vaste problème de cordonnerie onirique. Ce furent, semble-t-il, Balzac et Littré qui ouvrirent le débat1. Ils remarquèrent, non sans bon sens, qu'une pantoufle de verre qui tomberait à terre (comme elle le fait au soir du dernier bal de Cendrillon) ne manquerait pas de se briser. Le texte n'était donc peut-être pas correct. Si Perrault avait recueilli des contes de tradition orale, il pouvait fort bien avoir transcrit du «verre » là où le conteur parlait, en fait, de «vair » . Un certain nombre d'érudits se sont prononcés depuis sur la question. En témoignent les titres sous lesquels l'histoire fut publiée: tantôt les pantoufles sont en «vair» , tantôt en «verre» , avec cependant une préférence pour ce dernier, du moins en France2. La discussion connut un regain d'intérêt avec la Cinderella de Walt Disney, qui avait bien sûr pris le parti merveilleux des chaussures en verre. On put alors insinuer, pendant un temps, que tout était dû aux «Américains » : ils étaient coupables d'une erreur de traduction, qui faisait à présent croire aux petits français que Cendrillon chaussait du plexyglas... Cette accusation remplaçait, en somme, celle portée à l'encontre de Perrault: ce n'était plus le compilateur qui avait mal transcrit ce qu'il entendait, mais la traduction (des «Américains ») qui s'était mal passée. DébatsLa question est abordée sur divers forums de discussion. C'est là qu'on peut saisir, de manière condensée, la teneur des arguments échangés autour de cette intrigante matière. Tentons donc une petite analyse. Première discussion
Un débat eut lieu en juillet 2002 autour de la matière des souliers de Cendrillon, dans le groupe de discussion «Lettres et langue française » (sur Google). Daniel demande: Beaucoup de gens affirment que la pantoufle de Cendrillon était de vair et non pas de verre. (...) Cependant, j'ai les "Contes" de Charles Perrault (Livre de Poche). Dans ce livre, le conte s'appelle "La petite pantoufle de verre". Il y a deux notes sur ce sujet (pp. 242 et 309). Je cite la note page 309: «L'édition de 1697 porte bien "verre" , donnée traditionnelle dans le folklore, puisqu'on retrouve des pantoufles de verre ou cristal dans les contes catalans, écossais, irlandais. Il n'empêche que Balzac et Littré voulaient, au nom de la raison, corriger cette graphie en "vair" (petit-gris, écureuil). Cendrillon irait alors danser en chaussures fourrées. Cette correction n'apporte cependant pas toute satisfaction, car outre que l'on ne fourra jamais par le passé de petit-gris des chaussures, de tels souliers ne semblent pas adaptés à la danse. Sagement, il faut conserver ces poétiques et merveilleuses pantoufles de verre » . La note p. 242 cite Anatole France qui lui aussi défend la graphie "verre". Alors... verre ou vair? L'argument cité invoque une plausibilité historico-technique (on n'utilisait pas ce genre de fourrure en cordonnerie) et une autre, liée aux conditions habituelles de la danse en Europe (on ne danse pas en chaussures fourrées). À quoi Paul répond: Salut Daniel, Je pense effectivement qu'il s'agit de «VAIR » logiquement une pantoufle de verre serait très difficile à porter tandis qu'une pantouffle en fourrure se porte mieux qu'en penses-tu? S'il est peut-être difficile d'imaginer qu'une jeune fille aille au bal en chaussures fourrées, on peine tout autant à croire qu'elle pourrait être assez folle pour se blesser les pieds à danser dans du verre. Les deux discutants invoquent un ordre strict de plausibilité. C'est ensuite DB3 qui intervient: (...) Pourquoi diable vouloir des pantoufles de vair au nom de la raison dans un conte? S'il s'agit d'être raisonnable, que proposez-vous de substituer aux citrouilles qui se transforment en carrosse et aux souris qui deviennent laquais ? Croyez-moi, si l'on est capable de tels prodiges dans les contes, alors danser dans des pantoufles de verre, à côté, ce n'est vraiment pas difficile. Malgré sa première phrase, c'est en fait un argument très « raisonnable» que DB développe: dans un monde où les citrouilles se transforment en carosses, les chaussures en verre sont, elles aussi, plausibles. C'est sans doute pourquoi cet argument, qu'on aurait pu croire implacable, ne fait pas cesser le débat4. Didier intervient alors pour expliquer que d'un point de vue symbolique -- mais également au regard des pratiques contemporaines de la haute couture -- le «verre » est somme toute plus probable que le «vair » : Il convient d'autant plus de proscrire l'écriture «vair » que le titre complet est «Cendrillon ou la petite pantoufle de verre » . Je ne pense pas que Perrrault ou son imprimeur ait pu commettre une néglicence. Mon édition des classiques Garnier, due à Marc Soriano, indique qu'il s'agit d'un élément fondamental de ce type de conte et que dans les autres langues la confusion homonymique n'est pas possible. Il existe des interprétations passablement confuses de cette pantoufle, les unes par les mythes de la nature renaissante (Saintyves), les autres psychanalytiques de la pire tendance - j'ai nommé la jungienne - avec Marie-Louise Von Frantz. > S'il s'agit d'être raisonnable, que proposez-vous de substituer aux citrouilles qui se transforment en carrosse et aux souris qui deviennent laquais? Si la bonne fée ne s'était pas contentée d'une banale paire de pantoufles de verre, mais avait aussi transformé ainsi toute la robe de bal de Cendrillon, j'aurais mieux compris la quête frénétique du prince. Mais une autre école psychanalytique sait ce que représente le pied dans l'imaginaire... Mais là je marche sur du verre, je ne développerai pas plus les essais. > Croyez-moi, si l'on est capable de tels prodiges dans les contes, alors danser dans des pantoufles de verre, à côté, ce n'est vraiment pas difficile. Sans compter que nos grands couturiers nous ont habitué à des faits plus extraordinaires avec des robes de métal, de papier-journal, de perles, de gaze à pansement. Je suis persuadé que l'un d'entre eux, au moins, a créé un soulier aussi merveilleux. Sandy réfute elle aussi l'hypothèse de la chaussure en vair, mais pour des raisons diamétralement opposées. DB estimait qu'il était normal qu'un conte soit fantastique (et donc non-réaliste). Didier trouvait pour sa part que l'histoire de Cendrillon était ancrée dans le réel, mais dans cette réalité trouble que sont les symboles et les logiques inconscientes. Sandy, elle, revient à des arguments pragmatiques: si la pantoufle avait vraiment été en fourrure de vair, elle aurait pu s'adapter à davantage de pieds (compromettant donc l'issue de l'histoire). Sans compter qu'elle n'eut probablement pas été esthétique. > Pourquoi diable vouloir des pantoufles de vair au nom de la raison dans un conte? On peut d'ailleurs imaginer qu'une pantoufle fourrée trouverait plus de pieds à sa taille qu'une pantoufle de verre, qui ne pourrait pas s'ajuster à n'importe quel pied, même en forçant. > Croyez-moi, si l'on est capable de tels prodiges dans les contes, alors danser dans des pantoufles de verre, à côté, ce n'est vraiment pas difficile. Et c'est tellement plus élégant! Ce faisant, Sandy rejoint Paul: tous deux évaluent l'histoire de Cendrillon à l'aune d'une expérience quotidienne de la chaussure. Mais tandis que Paul fait valoir qu'une pantoufle en verre est probablement inconfortable, Sandy explique que ce manque de souplesse participe, précisément, du ressort de l'histoire.
C. Perrault, Histoires ou contes du temps passé, seconde édition, La Haye, 1742.
Seconde discussionUn autre exemple de discussion soulevée par cette matière troublante (même si peut-être transparente). Elle date de mai 2006, sur unforum de laCommunauté mondiale des professeurs de français. Ademar demande: Salut à tous, j'aimerais savoir si les enfants français distinguent entre «vair » (version française) et «verre » (version de Walt Disney) pour les pantoufles de Cendrillon. Réponse de Efarges: Bien vu ! Nous (ex «enfants » français) avons toujours «compris » que le petit soulier de Cendrillon était en «verre » , pour la bonne et simple raison que nous ignorions totalement jusqu'à l'existence du mot «vair » - ce qui, néanmoins, nous amenait à nous interroger longuement sur la façon dont on peut marcher avec des «souliers de verre » !!! (...) Quelle importance, cependant ? La magie du conte ou de la poésie restait pour nous intacte car, comme le disait crûment un digne Inspecteur de l'Education Nationale... «La poésie, c'est comme la m.... : ça ne s'explique pas, ça se sent » . Il y aurait donc une vérité de principe -- les pantoufles de Cendrillon sont en vair -- mais celle-ci serait, en quelque sorte, facultative. Walter est plus intransigeant cependant. Dans sa réponse, il évoque une perversion due aux seuls Américains: Le conte original parle de pantoufles de VAIR, c'est à dire de fourrure. La pauvre Cendrillon aurait eu en effet bien du mal à enfiler une pantoufle de verre et à marcher! Quel cordonnier de l'époque aurait pu fabriquer une pantoufle de verre? Il n'y a qu'en Amérique qu'on peut trouver ce genre de .... ! C'est là le même argument que celui avancé par Paul, dans la précédente discussion: qui pourrait porter des chaussures en verre? Walter est contredit peu de temps plus tard par Dedez. Celui-ci reste aussi attaché à la plausibilité du conte, avec un argument que nous avons déjà vu employer par Sandy, dans la discussion précédente: les chaussures de verre conviennent à la logique de l'histoire, parce qu'elles manquent d'élasticité, et parce qu'elles sont délicates et jolies. Heu, je ne comprends pas vous accusez les américains! C'est un peu facile... Tout d'abord il existait, avant la reprise du conte par Walt Disney, des versions qui utlisaient le terme «verre » et d'autres «vair » . Les américains ont du prendre celle qu'ils trouvaient la plus belle et je trouve qu'on ne peut pas leur donner tort! Le verre est solide, donc il convient bien au conte car ou bien le pied y rentre ou bien pas! Impossible de moduler la chaussure à son pied! Ensuite le verre est fragile, donc cela veut dire que celle qui marche avec est d'une grande délicatesse. Personnellement je trouve que ça rentre bien dans la magie des contes, même si ce n'est pas la version de Perrault, l'esprit y reste, c'est le principal. Enfin, c'est Nordevan qui clôt la discussion, en s'appuyant sur la source «officielle » du texte. Désolé Walter, mais dans l'original , il s'agit de «verre » . L'écriture «vair » est une correction de Balzac qui pensait qu'une pantoufle en fourrure (charentaise Damart) était plus confortable qu'une godasse en pyrex. Qui maîtrise les matières imaginaires?
Ces chaussures croisent plusieurs «manières d'être réelles5». On peut distinguer:
Les discussions sur la matière des souliers de Cendrillon s'appuyent sur des arguments piochés dans l'un ou l'autre de ces ordres de réalité. (Peut-être quelques-uns m'ont-ils échappé mais en principe, l'énumération tend vers l'exhaustivité.) Par réalité, il faut ici entendre un ensemble autonome d'expériences sur lesquelles le discutant ne peut, en principe, influer et qu'il ne fait qu'invoquer à titre d'argument. La morphologie du pied humain, le texte de l'édition de 1697 ou les mécanismes de l'inconscient collectif, sont autant de «réalités » , que les discutants emploient mais ne discutent pas. Le problème est que ces réalités ne s'accordent pas entre elles. On pourrait interpréter ce trouble comme le résultat d'une disjonction entre un «réel » physique et un «virtuel » imaginé. Certains militent pour la liberté totale d'imaginer des chaussures en verre et, comme DB dans la première discussion, ne s'appuyent pas directement sur une plausibilité par rapport au réel physique. Ils invoquent cependant le droit, déjà acquis, aux carosses de citrouille et aux souris en laquais, comme si les autres miracles survenus pendant le conte pouvaient justifier celui-ci. Dès lors, d'autres discutants peuvent les contredire ou plus précisément, les reléguer dans une virtualité qui n'intéresse pas la «science» . C'est ce qu'explique unMark Liberman par exemple: la question ne porte pas sur la capacité (ou le plaisir) à imaginer des chaussures en verre, mais plutôt sur les origines « réelles » , historiques et symboliques, du conte...En d'autres termes, repérer, comme le fait DB, une disjonction entre le « réel»physique et le «virtuel»du conte, ne fait pas cesser le débat. Le principe moteur de ce dernier est donc probablement ailleurs. En fin de compte, ce n'est pas une logique du fantastique que ces discussions illustrent. Au terme d'une (assez brève) recherche sur internet, il s'avère que ceux qui éprouvent le besoin de préciser la matière des souliers de Cendrillon sont, avant tout, des défenseurs de la langue française, du parler correct, de la culture francophone... On voit alors un trouble phonétique («verre » et «vair » , qui sont homonymes) être exploité pour asseoir ou briguer des positions de pouvoir:
Putsch finalAfin d'alimenter, peut-être, le débat (et d'asseoir en tout cas mon propre pouvoir d'analyste impartial et réconciliateur) je propose donc une autre interprétation encore: Cendrillon portait bien des chaussures en vair, chaudes et confortables, lorsqu'elle s'adonnait à ses tâches ménagères. Mais lorsque sa marraine la préparait pour le bal, les mêmes chaussures devenaient de verre, jolies, cristalines et pourtant, moulées à ses pieds par des heures de port intensif. Tout s'expliquerait alors par le jeu d'une oralité, qui savait jouer des homonymies à des fins poétiques et narratives, mais dont C. Perrault dut briser l'ambiguité, afin de pouvoir écrire son histoire... En guise de conclusion: inspirés par cette ambiguïté, les vers (!) d'une chanson du groupe Mad-In-H6: Je ne savais pas qui avait crée Cendrillon, mais il y en avait d'écrit au moins deux versions. J'avais choisi celle de vair, Cendrillon serait princesse. Princesse des enfers, j'avais tenu promesse. Je ramenais le trophée au mal tout puissant, j'avais triomphé J'étais un demi-dieu à présent! Victoire du mal! Mais au fait le conte a continué à se dérouler normalement, et alors que les ténèbres rageaient, moi, j'arrivais tout bandant. À peine entré dans l'antre des enfers, je me fis humilier comme un malheureux ver. Mon arrêt de mort était signé, Satan voulait que je sois écorché. Perrault dans ses contes originaux avait pris comme matière le verre clair comme l'eau. Mais moi j'avais choisi, misérable et sans tact, le vair mythoné par Littré et Balzac... Notes... débat1
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